GRANDE PYRAMIDE, SITE DE GIZEH, ÉGYPTE

“Nul n’entre ici s’il n’est géomètre”

La Grande Pyramide de Gizeh aurait été bâtie il y a environ 4.500 ans, si l’on se fie à la datation couramment donnée par l’Égyptologie, car aucun texte ne décrit sa construction, pas davantage que celle de ses deux soeurs. Si les Égyptiens avaient coutume de tout rapporter de leur vie, leur moeurs et leurs coutumes, on s’étonne de ne rien trouver sur la construction de ce site : pour des raisons inconnues, ils sont restés quasiment muets sur leur architecture, ce qui surprend. Mais en réalité, il n’est pas exact d’affirmer cela car des fragments datés de la fin de la IVème dynastie et provenant d’un papyrus baptisé « papyrus Ouadi El-Jarf », découverts en 2013, feraient état du transport de blocs de calcaire de Tourah, celui utilisé expressément pour le revêtement blanc de la Grande Pyramide… mais l’on ne trouve aucune mention concernant le reste des blocs de calcaire brun, c’est à dire sur les plus de deux millions de blocs provenant d’autres carrières, qui la composent.

Ses dimensions font d’elle le plus grande édifice terrestre à ce jour, puisqu’elle mesure 230 mètres environ de base sur près de 139 mètres de hauteur, jusqu’à la petite plateforme, sur laquelle se serait trouvé, selon certaines sources antiques, un pyramidion… qui fait circuler toutes sortes de légendes à ce sujet.

Le site de Gizeh est bâti sur un plateau calcaire unique en Égypte. Érik m’explique : « ce plateau n’est qu’une petite partie d’une formation portée à l’affleurement hors des sables par des mouvements de la croûte terrestre qui, sous des poussées mécaniques opposées, ont provoqué la formation d’un anticlinal, celui-là même sur lequel repose le plateau de Gizeh. La pression géodynamique énorme a en plus fracturé dans un premier temps le calcaire suivant des failles orientées Nord/sud, puis d’autres secondaires perpendiculaires, Est/ouest. Ce cas unique, non seulement sur le continent africain, mais aussi au monde, pourrait même laisser supposer que l’orientation et la stabilité des pyramides dépendrait en partie de leur positionnement sur cet anticlinal ». Ce qui vient encore ajouter à la particularité de ce site.

Pour la construction de la Grande Pyramide, les bâtisseurs ont conservé dans le banc de calcaire blanc une partie de sa stratification qui, au cœur de la Grande Pyramide sert de « pivot géant » avec une élévation théorique d’environ 8 mètres, ce qui aurait été déterminé par carottage.

Structure interne de la Grande Pyramide. En jaune, une approximation du « pivot » géant.

Représentant un volume conséquent de matière, ce pivot aurait d’une part permis l’économie de blocs de construction et d’autre part d’éviter, en cas de violent tremblement de terre – tel celui du XIVème siècle – que la pyramide ne se vautre lamentablement sur le plateau.

Il a ensuite été réalisé un dallage, sur près de 60.000 m², moins la surface du pivot. Érik me reprend : « Ce dallage polygonal construit en calcaire blanc repose proprement ajusté sur la strate de calcaire blanc du plateau de Gizeh. Mais je ne sais toujours pas s’il s’agit du calcaire des carrières de Tourah et d’el-Maasara situées sur la rive droite du Nil, ou bien celui récupéré ici sur le plateau de Gizeh. ». Le calcaire blanc de Tourah, de l’autre côté du Nil, est en effet présent sur le site de Gizeh, avec le calcaire brun employé pour les assises, et a également été utilisé pour ce dallage autour de la Grande Pyramide. 

Mais ces blocs de dallage, de calcaire blanc donc et d’une tonne et demie en moyenne, ne sont pas tous identiques et possèdent une fois de plus des formes polygonales complexes, ce qui complique leur ajustement. D’autant plus complexes que le sol lui-même a été sculpté pour venir y loger ces blocs : il s’agit d’un véritable puzzle géant en trois dimensions.

Une fois cette opération de mise en place effectuée, le socle de la pyramide a été nivelé, presque totalement à niveau horizontal. Selon l’égyptologue Mark Lehner, la différence de niveau d’un bout à l’autre du socle serait seulement de quelques centimètres à peine pour une base de la pyramide de plus de 230 mètres de longueur. Différentes hypothèses, notamment l’utilisation astucieuse d’eau comme niveau naturel, auraient permis d’atteindre cette précision, mais celle de visées faites depuis les bords ne tiendrait pas à cause de la présence du pivot central les en empêchant : « à moins que le sommet de la colline n’ait fait partie des points de triangulation complémentaires et nécessaires pour surveiller l’implantation des points de références topographiques ? », m’ajoute Erik en me claquant le dos. À moins, en effet… c’est ce que j’apprécie chez lui : il m’évite de partir dans tous les sens en me faisant gagner du temps.

Assises de la Grande Pyramide (203 de nos jours). Site de Gizeh, Égypte.

Relevés de la hauteur des assises établi par Sir William Flinders Petrie en 1883.

Plus de deux millions de blocs de calcaire ont ensuite été empilés par assises successives jusqu’au sommet, et là encore on remarque que la hauteur des assises n’est pas la même et que les blocs possèdent tous des formes différentes, c’est à dire qu’on ne met pas n’importe quel bloc à n’importe quel endroit.

C’est avec un travail de préparation de base aussi précis que les bâtisseurs ont pu maintenir une obliquité constante sur toutes les arêtes de la pyramide, jusqu’à l’apex final, entendez par là que la pente de chaque arête est constante, et le sommet – théorique puisqu’il manque les dernières assises de nos jours – est précisément aligné verticalement sur le centre du carré de base de la Grande Pyramide.

La Grande Pyramide est très légèrement octogonale.

La Grande Pyramide était donc à l’origine totalement couverte d’un parement fait de blocs de calcaire blanc provenant des carrières de Tourah et d’El-Maasara. Certaines parties de ces lieux d’extraction se seraient partiellement écroulés suite à ce séisme de grande ampleur ayant eu lieu au XIVème siècle, si violent qu’il aurait presque totalement rasé la ville du Caire. Le parement restant de la pyramide aurait été alors démantelé pour être ensuite, par l’entremise de marchands opportunistes arabes, devenu matériau de reconstruction, entre autres, du port, d’habitations de notables et de la Grande Mosquée du Caire.

La pyramide médiane, quant à elle, a conservé une petite partie de son parement sommital, qui permet de rendre compte du format et de l’agencement précis des blocs de grande taille, portés à près de 130 mètres de hauteur. En effet, moins haute que la Grande Pyramide, mais se trouvant sur une partie plus élevée du plateau, la pyramide médiane parait visuellement plus haute.  Ce parement entièrement poli rendait à l’origine la Grande Pyramide totalement lisse, une véritable « apparition polyédrique » blanc brillant, dans un désert mou jaune mat, qui « étincelait », selon les récits anciens.

Possible vue de la Grande Pyramide selon les témoignages, à partir d’une maquette. (© René Pouillard).

L’orientation de la Grande Pyramide est alignée sur le nord géographique avec une erreur d’environ 5 centièmes de degrés, précision que l’on va mettre quelques millénaires à atteindre, avec nos instruments modernes.

Décalage de seulement 5 centièmes de degrés avec le nord géographique.
4500 ans plus tard, l’Observatoire de Paris sera encore 5 fois moins précis dans son orientation.

Pour édifier les murs de la Grande Pyramide, il fallut aux bâtisseurs établir des tracés directeurs au sol avec une très grande précision. Ensuite, élever plus de 2 millions de blocs de calcaire en étant en mesure de conserver cette précision tout au long de la durée de la construction. Comment les bâtisseurs ont-ils fait ? Personne ne le sait encore. 

L’égyptologue Mark Lehner s’étonne de cette stupéfiante précision d’orientation de l’édifice, l’erreur moyenne avec l’angle droit parfait étant de 3’54”, ce qui a été constaté lors d’une dernière campagne de mesure effectuée en 2015.  

La base polygonale régulière de la Grande Pyramide n’est pas totalement carrée, mais très légèrement octogonale, suite à un retrait de 90 centimètres au niveau médian de ses faces visibles. Cette ligne correspond à un segment perpendiculaire à la base, abaissé du sommet sur l’un quelconque des côtés de sa base. Ce retrait, marquant l’apothème – c’est à dire la ligne qui part du sommet jusqu’au milieu de la base – est visible sur différentes images, ainsi que sur des photographies satellites.

Fait important à noter : pour des raisons inconnues, la petite pyramide possède aussi cette même particularité, tout comme la Pyramide Rouge… à la différence de la pyramide médiane, pour une raison inconnue.

La Petite Pyramide est également très légèrement octogonale…

… à la différence de la Pyramide Médiane.

Cela implique qu’en plus de gérer l’élévation de chaque assise faite de blocs de tailles et de formes différentes, les bâtisseurs ont dû maintenir sur chacune d’elles les angles générés par ces 4 apothèmes, ce qui donne en réalité 8 faces visibles à l’édifice, et complexifie considérablement la construction. Pour l’archéologue Jean-Pierre Adam, ceci serait du au « tassement de l’édifice », c’est du moins ce qu’il m’a dit en 2008 lors d’une interview, mais j’ose espérer qu’il a depuis révisé sa position, intenable techniquement parlant, comme le faisait remarquer l’ingénieur structure Anglais Chris Wise dans mon précédent film « La Révélation des Pyramides ».

À l’origine, la Grande Pyramide totalement couverte de son parement rendait impossible la détection de l’entrée de la face nord. Comment peut-on affirmer cela avec certitude ? 

Parce que dans le cas contraire, au IXème siècle, les hommes du calife Al Mammoun n’auraient pas  péniblement creusé, usant feu, vinaigre et pics – quelques mètres seulement au-dessous de la véritable entrée – un long tunnel dans le corps de la Grande Pyramide.

Entrée creusée sous la période d’Al Mammoun et véritable entrée.

 Le tunnel creusé aboutit à la jonction des couloirs ascendant et descendant.

Soit les hommes d’Al Mammoun étaient bien renseignés, soit ils ont eu beaucoup de chance, car leur tunnel a été creusé sur la bonne face et a abouti précisément à la jonction des couloirs montant et descendant.

Dans ce couloir, devenu aujourd’hui l’accès principal touristique, on remarque qu’une fois dépassé les blocs de parement extérieurs parfaitement ajustés, si les blocs des couches intérieures ne s’assemblent pas avec la même précision, on est loin du « tout venant » que l’on entend parfois, un peu comme si la Grande Pyramide avait été assemblée autour d’un tas de caillou. Ce qui sous-tend, pour Érik, « que les amas de pierres en interne, sans être pour autant bâclés, n’ont pas eu besoin d’être systématiquement collés les uns aux autres, peut-être pour donner plus de souplesse au bâtiment. Des écarts de près de 10 centimètres sont parfois visibles. Les seuls ajustages parfaits pour cette couche de pierre sont situées sur les parties horizontales des blocs dont les hauteurs des rangs sont toutes différentes, mais parfaitement horizontales et parallèles. En revanche, dès que l’on entre dans le domaine des salles, des corridors, des escaliers, à nouveau les ajustages sont impeccables, à ne pas réussir à mettre un bout de papier dans les joints ». 

J’attends avec impatience les résultats de la mission Scan Pyramids, concernant cette fameuse cavité « aussi importante que celle de la grande galerie » qui aurait été détectée grâce à la technologie. Soit il s’agit d’un vide technique, qui aurait permis une nécessaire circulation à l’intérieur de la structure durant le chantier, et dans ce cas, on peut s’interroger sur la nature du plafond de cet espace car des blocs viennent nécessairement fermer ce vide, soit il s’agit d’une pièce maçonnée, à l’instar de la grande galerie, ce qui viendrait alors conforter cette idée d’un bâtiment supposé nous parler à travers le temps, et qui peu à peu découvrirait sa complexité à mesure de nos avancées technologiques. À nouveau, je spécule : peut-être qu’au fond il n’y a rien de plus à découvrir qu’un espace vide… l’avenir le dira. 

Revenons à notre histoire de creusement des faces : même si on a longtemps cru la Grande Pyramide bâtie de manière empirique – à savoir d’abord la chambre souterraine qui n’aurait pas convenu, ce qui aurait motivé la construction de la chambre médiane, qui n’aurait pas eu plus de succès auprès de Khéops, pour lequel on aurait alors bâti la chambre haute -, on sait aujourd’hui qu’un plan précis de l’édifice a été préalablement conçu, dessiné et même probablement maquetté, et que l’ouvrage a été totalement anticipé.

La vision grotesque d’esclaves nus appartient davantage à la propagande qu’à la science ou à l’histoire : on remarque qu’elle correspond à une époque où l’on aurait volontiers transformé les ouvriers en esclave, et qu’avec le temps, alors que le socialisme gagnait du terrain dans l’Occident, cette vision a peu à peu été remplacée par celle d’ouvriers oeuvrant pour la société… Mais comment effacer ces images implantées par le cinéma, depuis Cécil B. Demille et ses « Dix Commandements » jusqu’au récent « Exodus : Gods and Kings », dans lequel on ne s’embarrasse pas de chronologie, ni d’Histoire et encore moins de plausibilité !
Selon tous les architectes rencontrés, la Grande Pyramide est un chantier particulièrement soigné et anticipé, ne serait-ce que pour la fourniture des matériaux qui ne peut se faire « sur un coup de téléphone pour le lendemain ». Pour ce qui me concerne, je ne peux me résigner à envisager que le creusement des apothèmes, particularité présente sur trois pyramides, n’ait pas d’utilité. 

Mais serait-ce celle qu’aurait pu découvrir, par le plus grand des hasards, André Pochan, alors qu’il enseignait au Caire dans les années 30 ? 

Ce mathématicien et physicien se vit un jour remettre un extraordinaire cliché aérien de la Royal Air Force, montrant la face sud de la Grande Pyramide photographiée au lever du soleil, un jour d’équinoxe.

“Cliché aérien de la Royal Air Force à l’équinoxe vraie.”

André Pochan ira à son tour photographier le phénomène le 21 mars 1934, à l’aide d’appareils à infrarouge, technologie de pointe à l’époque prêtée par l’armée – apparemment pas dérangée par l’idée de photographier les pyramides avec ce type de matériel très coûteux – pour tenter de comprendre les différences de températures de la face sud, montrées ici sur ces 3 photos prises à 15 secondes d’intervalle, au moment précis de l’équinoxe de Printemps.

Face sud de la Grande Pyramide, photographiée à l’aide d’un appareil infrarouge à 15 secondes d’intervalle, par André Pochan.

Selon André Pochan, ce phénomène est extrêmement bref. Lorsque le soleil franchit l’arête au moment de l’équinoxe, il éclaire d’abord la moitié droite de la face sud quelques secondes, la séparant en 2 parties égales, puis illumine ensuite la totalité de la face en provoquant ce qu’il a baptisé « le phénomène de l’éclair » et dont la fonction serait selon lui d’indiquer avec précision les équinoxes par cet astucieux stratagème d’effet de lumière, qui devait être bien plus visible  encore alors que la Grande Pyramide possédait encore son parement de calcaire blanc. 

Mais pour certains, il se tromperait, car le parement de la Grande Pyramide n’aurait pas possédé de retraits et aurait été totalement plan dès l’origine : ces creusements auraient été comblés par les blocs de parement, et ses faces auraient été totalement planes, comme celle de la pyramide médiane.

Pour des raisons inconnues, les constructeurs auraient donc effectué une apothème rentrante de 90 centimètres à la base de la Grande Pyramide, compliquant la construction par une forme très légèrement octogonale à gérer tout au long de l’élévation de ses deux millions de blocs, pour ensuite recouvrir tout cela par un parement plan. Puisque la Pyramide Rouge possède elle aussi cette étrangeté, on pourrait envisager une raison structurelle, si toutefois bâtir ainsi renforçait la structure l’édifice… ce qui, le cas échéant, soulèverait la question de la connaissance de cette propriété. Mais alors, pourquoi cette technique a-t-elle été abandonnée pour la construction de la Pyramide Médiane, pour être de nouveau reprise pour la Petite Pyramide ?

Pour affirmer que le parement de la Grande Pyramide aurait de tout évidence été plan, certains s’appuient sur quelques blocs visibles sur la face nord de la Grande Pyramide, supposés être les derniers blocs en place du parement. Mais là encore, lorsque l’on se renseigne, on découvre que ce n’est très probablement pas le cas, car les voici photographiés en 1910 par les frères Morton.

Photo prise par les frères Morton en 1910.

Blocs de parement sur la face  face nord, photographiés en 2017.

Près de 110 ans séparent ces deux photos.

Malgré une cassure, ces blocs en 1910 sont bien trop neufs par rapport à ceux placés derrière, qui ne seraient pourtant eux exposés à l’air que depuis le 16ème siècle, date à laquelle le parement se serait effondré, les blocs du parement d’origine étant exposés aux éléments depuis l’origine. Peut-on continuer à affirmer qu’ils sont d’époque ?

Raisonnons logiquement : pourquoi les bâtisseurs auraient-ils compliqué le travail en gérant l’élévation de faces renfoncés, avec des blocs de tailles différentes, pour venir ensuite y placer des blocs de parement « plats » pour combler ce creusement ? Dans un édifice aussi soigné, où tout a été soigneusement anticipé, il y a nécessairement une raison à cette particularité plus que contraignante, et c’est peut-être celle découverte par André Pochan. 

Passons à l’implantation architecturale de la structure interne de la Grande Pyramide, considérée par beaucoup comme un second chantier à part entière. Elle est composée de deux couloirs principaux.

Structure interne de la Grande Pyramide.

Le couloir descendant mène à la chambre souterraine, creusée dans le plateau calcaire à environ 30 mètres de profondeur.

Le couloir montant mène à la grande galerie…

… qui conduit par son extrémité basse à la chambre médiane…

… puis à la chambre haute.

La chambre haute, surmontée de ses chevrons censés répartir les charges pour éviter qu’elle ne s’effondre sous le poids des blocs qui la surplombent.

La grande galerie. 8,5 mètres de haut sur 2,5 mètres de large pour 50 mètres de long.

Le couloir descendant mène à la chambre souterraine, creusée dans la roche et brute d’apparence (à la manière des cryptes de nos cathédrales)

Niche décentrée dans la chambre médiane… mais alignée sur l’axe vertical de la pyramide. Pour quelle raison aura-t-on privilégié la technique plutôt que l’esthétique ? Est-ce pour nous indiquer que les concepteurs savaient parfaitement ce qu’ils faisaient ?

La fameuse chambre haute de la grande pyramide : tout ça pour ça ? C’est peut-être au-delà des apparences qu’il faut voir…

Si cette galerie n’a pas d’autre fonction que décorative, sa disproportion ainsi que sa technicité interrogent. Chaque immense bloc est très précisément agencé avec son voisin et les forces de poussée des différentes assises parfaitement gérées. Certains blocs au bas de cette grande galerie présentent des formes ingénieuses qui leur permettent une imbrication très précise jusque sous le plafond en encorbellement. Je ne peux malheureusement pas vous en montrer d’images car je n’en possède pas à l’heure où j’écris ces lignes, mais seulement vous inviter à retenir ceci pour y faire attention le jour où vous irez la visiter : c’est un endroit de passage où l’on ne fait pas vraiment attention, souvent poussé par les gens qui vous suivent vers le chemin de la sortie. Dans une visite normale, vous ne pouvez filmer avec votre smartphone que dans la chambre haute – quoique cela dépende des jours – et vous vous faites immédiatement repérer si vous utilisez le flash. Ils sont à quelques mètres de hauteur et je les ai vus de manière fortuite, car une jeune femme a fait un malaise juste devant nous, ce qui nous a bloqués une dizaine de minutes le temps qu’elle reprenne ses esprits…

À l’entrée de la grande galerie, un premier couloir horizontal mène à la chambre médiane, pièce entièrement réalisée en pierres calcaire, qui possède un toit en chevron et une niche curieusement décentrée, comme une grossière erreur… qui ne peut en être une dans un édifice de cette complexité. Mais si elle est décentrée par rapport à la pièce, elle se trouve en revanche précisément centrée sur l’axe vertical passant par le sommet de la Grande Pyramide !
On privilégie donc l’axe vertical au détriment de l’aspect esthétique de cette chambre : quel dommage de n’avoir aucun écrit de ses concepteurs…

Cette structure interne défie totalement la logique, vous allez vous en rendre compte. Tout d’abord, long d’une centaine de mètres, le couloir descendant est incliné à 26°18’. Nous avons mesuré cette pente à divers endroits du couloir et chaque fois le résultat indiquait 26° et 30 centièmes de degrés, ce qui une fois converti représente cette valeur de 26°18’ – soit dix fois la valeur du Nombre d’or au carré, notion que nous aborderons un peu plus loin dans ce livre – mais j’ai récemment trouvé la valeur de 26°26’, donnée par Gilles Dormion, qui a réalisé d’excellentes mesures de la Grande Pyramide : il me faudra donc retourner sur site afin de reprendre ces mesures.

Le couloir ascendant, de même section, également incliné de 26°18’ débouche dans un effet de contraste étonnant sur la grande galerie, même inclinaison de pente, de 50 mètres de longueur pour 8,5 mètres de hauteur sur environ deux mètres de largeur.

Le système de sécurité, peu efficace…

… de l’antichambre menant à la chambre haute.

Le coffre de la chambre haute, trouvé en parfait état il y a bien longtemps.

De nos jours, son couvercle, brisé depuis longtemps, est manquant et le reste du coffre a été bien dégradé.

Depuis le coffre de la chambre haute. À gauche au fond, l’entrée par laquelle on rentre, courbé.

À droite, la partie abîmée est due aux anciennes méthodes employées par les archéologues de la fin du 19e siècle…

Cette chambre est uniquement constituée de dalles d’un granite très particulier, qui apparemment était là pour habiller un endroit tout aussi particulier car c’est le seul endroit de la pyramide où il s’en trouve. Érik affirme qu’il n’en est pas de plus beau, et même « qu’il s’agit d’une syénite, roche magmatique plutonique grenue, de couleur rougeâtre composée essentiellement de feldspath alcalin rouge, de biotite et d’hornblende. Cette syénite se rapproche du granite mais ne contient que très peu de quartz, c’est là sa caractéristique première. Sa couleur écarlate est absolument dominante et le nom de la roche est tiré de la région de Syène, ancien nom de la ville d’Assouan, même si la roche de cette région est en réalité majoritairement un pur granite rose », ce que j’ignorais. D’où l’utilité de se faire accompagner d’un géologue. Il me faudra donc être encore plus précis à l’avenir que je ne l’ai été dans BAM en parlant de granite d’Assouan. Ce sujet requiert tant de champs de compétences divers qu’il est extraordinairement formateur : en tant que « généraliste » autodidacte, je ne peux évidemment être aussi calé que des experts reconnus dans leurs disciplines et en pointant des erreurs de formulations – ou des erreurs tout court – on me reproche parfois de ne pas être assez précis dans mon propos, mais j’y travaille.

Plafond de la chambre haute, composé de linteaux de granites : le plus lourd pèse aux environs de 70 tonnes.

Ici, on voit nettement la fissure, sur laquelle on a apposé à l’ère moderne des agrafes métalliques.

Ces dalles qui pèsent de 12 à 70 tonnes auraient été transportées sur le Nil, puis tractées 40 mètres plus haut sur le plateau de Gizeh, puis ensuite à 50 m d’altitude dans la pyramide, pour enfin être très précisément agencées avec une horizontalité et une verticalité impeccable.

On s’arrête souvent au transport des blocs par le Nil, mais il ne faut pas omettre la montée sur le plateau et ensuite à la hauteur désirée dans la Grande Pyramide de ces 1.300 tonnes de granite, composée de blocs pesant de 12 à 70 tonnes.

Cette chambre est surmontée de lourdes dalles empilées verticalement, comportant des espaces entre chacune d’elles, qu’on appelle « chambres de décharge », car elles seraient supposées éviter que la masse qui surplombe cette chambre ne la fasse s’effondrer, mais j’ai maintes fois entendu des architectes dire que cela n’avait pas véritablement d’utilité en terme de structure. On arguera peut-être que les bâtisseurs l’ignoraient, ce qui ne m’apparaît ni convaincant, ni recevable, au vu de la technicité de l’édifice.

Bien qu’elle n’en ait pas l’air, cette pièce quadrangulaire représente, en vertu du poids des blocs qui la composent, une extraordinaire prouesse technique qui défie la raison. Il faut gérer ce chantier en parallèle de celui des blocs de calcaire qui composent le corps de la pyramide. Pourquoi ? Le coffre, par exemple, est trop gros pour passer par les couloirs et passerait trop juste dans l’ouverture qui mène à cette chambre : il a donc fallu le placer avant d’élever les parois.

Plafond de la chambre haute, composé de linteaux de granites : le plus lourd pèse aux environs de 70 tonnes.

Ici, on voit nettement la fissure, sur laquelle on a apposé à l’ère moderne des agrafes métalliques.

Nous sommes à nouveau face à une précision peu utile pour une chambre de granite, fusse-t-elle royale. Cette chambre est trop précise dans ses dimensions, trop horizontale et trop verticale dans sa réalisation, pour être justifiée par la seule satisfaction de l’incarnation de Dieu sur Terre, ou la tentative d’honorer la perfection divine en tentant de la reproduire ici-bas : avec quels outils et techniques a-t-on pu manoeuvrer ces dalles si massives et si remarquablement taillées pour les ajuster avec autant de précision ? Un proverbe arabe nous dit « crois en Dieu, mais attache tes chameaux » et il illustre bien, selon moi, la pensée pragmatique des Anciens vis à vis de la divinité : je veux bien que la croyance indéfectible permette de dépasser ses propres limites et d’atteindre au sublime, mais à cette altitude dans la pyramide, une dalle de 70 tonnes reste une dalle de 70 tonnes et ne se déplace pas grâce à la pensée du Saint Esprit. 

On pourrait disserter longtemps sur la manière de s’y prendre pour manœuvrer et ajuster aussi précisément des blocs si lourds, mais parlons de ce que nous apprend l’égyptologie au sujet de la Grande Pyramide.

On aurait employé environ 15.000 personnes – on lit parfois 5.000 ou encore 20.000, Hérodote parlant lui de 100.000 hommes relayés tous les trois mois – pendant une vingtaine d’années pour bâtir la Grande Pyramide. Nous n’avons absolument rien de certain concernant les outils employés et l’on continue de spéculer sur les méthodes. Nous n’en savons pas davantage sur la gestion complexe d’un tel chantier et sur toute la logistique qu’elle entraîne nécessairement. Donner les tâches à accomplir, vérifier l’avancée des travaux, la conformité de la construction, nourrir les ouvriers, les faire dormir et satisfaire leurs besoins naturels, les soigner… car les ouvriers n’auraient évidemment porté ni gants, ni chaussures de sécurité.

Chaque jour, des milliers d’hommes auraient ainsi manœuvré en parallèle des blocs de calcaire d’une tonne et demi en moyenne, qui du fait du type d’assemblage, confère à chacun une position unique dans le corps de la pyramide. Comment diriger les équipes, les coordonner, leur transmettre des informations, gérer la production et l’acheminement des millions de blocs sur le site ? C’est une organisation colossale, sur laquelle nous n’avons jamais retrouvé aucun papyrus, aucune fresque, tandis que les scribes consignaient pourtant tout ce qu’ils faisaient. Aucune information sur le plus gros chantier de l’Antiquité, considéré par certains comme une œuvre mégalomaniaque du roi Khéops… ce qui devrait tout de même nous interroger !

L’hypothèse du tombeau, qui a longtemps eu cours – et reste souvent pour le public qui l’a apprise à l’école, la seule destination de la Grande Pyramide – a pourtant laissé place à celle du « cénotaphe » dans les rangs de l’égyptologie. Entendez que cet immense travail aurait été accompli afin de servir au rituel du ka permettant à l’âme du défunt roi Khéops, incarnation de la divinité sur terre, de s’élever dans le ciel, afin de rejoindre sa demeure céleste. Une fois le rituel accompli, la dépouille momifiée aurait été inhumée ailleurs et la pyramide hermétiquement scellée.

Ce qui soulève une remarque importante. 

Si comme l’affirme l’Égyptologie, la pyramide est bien un cénotaphe, c’est à dire un monument utilisé le temps de la cérémonie du ka, pour quelle raison Snéfrou en aurait-il fait bâtir deux, la pyramide Rhomboïdale et la pyramide Rouge, puis fait terminer celle de son père la pyramide de Meïdoum ? Trois cénotaphes pour trois cérémonies du ka ? Voici une chose que je ne m’explique pas.

Aucune inscription nulle part, aucune statue gigantesque, aucune signature… excepté peut-être un douteux graffiti à l’encre rouge peinte sur un bloc dans une des « chambres de décharge » que l’on n’hésite pas à brandir comme preuve absolue de l’appartenance de la Grande Pyramide à Khéops. En effet, les obscures circonstances menant à sa découverte mériteraient une vraie datation de l’encre utilisée, ce qui n’a pas à ma connaissance encore été effectué*. Si j’évoque des « circonstances obscures », c’est parce qu’il faut replacer cette découverte dans le contexte de l’époque, où les chercheurs tels que son inventeur – terme qui désigne le découvreur – le Colonel Vyse en l’occurence, étaient financés par des fonds privés et donc soumis à obligation de résultat… ceci pourrait-il pousser un homme à la fraude ? Ce ne serait pas la première fois dans les annales de l’Archéologie.

* Des universitaires allemands en auraient réalisée une de manière « sauvage » il y a quelques années sans demander l’autorisation des autorités égyptiennes, ce qui a presque créé un précédent diplomatique… on attend donc une datation « officielle », qui n’a pas encore été réalisée à ma connaissance.

Statue du Roi Khéops. 7 cm de haut. Musée du Caire, Égypte.

Devrait-on également admettre que le mégalomane Khéops n’aurait pas signé sa pyramide, ni fait graver les murs de la chambre haute ? Car cette prétendue mégalomanie, justifiant la démesure de cette pyramide, m’interroge. Sur quoi repose-t-elle ? 

Apparemment sur le seul récit d’Hérodote, rapportant les récits de prêtres Égyptiens* visités au Vème siècle avant notre ère. On y apprend entre autres que détesté par son peuple, Khéops, à cours d’argent, n’aurait pas hésité à prostituer sa fille pour payer la construction de sa pyramide ! Hérodote rapporte également qu’il aurait été gravé sur les blocs de parement couvrant la Grande Pyramide, la quantité « d’ail, d’oignons et de raifort » employée pour nourrir les ouvriers… ce qui, selon mon opinion, vire au grotesque : un roi mégalomane ou méprisant ses ouvriers – 100 000 relayés tous les trois mois, je cite toujours – aurait-il inscrit une telle information, totalement anecdotique, au lieu de quelque chose à sa gloire ? Avec 230 mètres de base, pour une hauteur de 140 mètres, il disposait en outre d’une « sacrée » surface à couvrir… 

Il est regrettable qu’Hérodote ne nous en dise pas plus sur la Grande Pyramide, qu’il a pourtant mesurée : « 8 plèthres de largeur », soit environ 240 mètres – même valeur donnée pour la hauteur, soit 100 mètres de trop – et dont il nous rapporte qu’elle est « en grande partie de pierres polies ». Si ces pierres polies avaient été couvertes d’inscriptions, n’en aurait-il pas témoigné, lui qui s’est promené à sa base pour la mesurer ? En outre, était-elle déjà dégradée à l’époque ? Manquait-il des blocs de parement ?

Toujours selon ses écrits, Khéphren fut le frère de Khéops et Mykérinos, son fils, tandis que la filiation habituelle donnée par l’Égyptologie présente Khéphren comme son fils et Mykérinos comme son petit fils**. Dans ce même texte, les prêtres évoquent également des périodes de temps étonnantes concernant le dieu Hercule « très ancien chez les Égyptiens », appartenant à un groupe de douze dieux – issus de huit dieux – « 17 000 ans avant le règne d’Amasis », ce qui remonte plutôt loin. Aujourd’hui, ce récit est sujet à caution, tout comme celui du prêtre Égyptien Manéthon, accusé de faire de la propagande royale et religieuse. 

Probablement que la manière « religieuse » de considérer les pyramides des premières dynasties nous empêche de les voir correctement sous l’angle de l’ingénierie…

*Hérodote (Histoire, Livre II, Euterpe), surnommé le « Père de l’Histoire » par Cicéron, est un Historien Grec ayant vécu de -480 à -425 avant notre ère). Ses écrits ont servi de socle à l’attribution de la Grande Pyramide à Khéops, ainsi qu’à l’hypothèse de l’utilisation de machines de bois simples permettant de placer astucieusement chacun des blocs de la Grande Pyramide. On attend sa validation par l’expérience.
**Donnée également par Wikipédia, réputée pour faire consensus en matière d’Égyptologie.
*** Amasis (-571 à -526) Roi d’origine Lybienne.

(extraits tirés du livre BAM)

En complément, l’épisode 3 de BAM YOUTUBE SERIE, consacré à la complexité du chantier de la grande pyramide :

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