GROTTES TROGLODYTES DE BARABAR & NAGARJUNI,
région du Bihar, Inde.

De stupéfiantes grottes creusées dans le granite il y a au moins 2.300 ans

Site de Barabar, Inde. (© Jérôme Gadeyne).

Dans une région quasi désertique en terme de population, au cœur d’un paysage tout droit sorti du célèbre dessin animé produit par Disney Le Livre de la Jungle – dans lequel on trouve aussi un autre site célèbre du Cambodge que nous visiterons plus tard – se trouve en contexte géologique, un très rare et très particulier site sculpté enfermé dans d’énormes blocs de granite en forme de « dos de baleine », entourés d’une jungle luxuriante et difficilement praticable. C’est ici, loin des villes grouillantes, au milieu de nulle part pourrait-on dire, que se situe les emplacements de grottes troglodytes stupéfiantes, comme vous n’en verrez nulle part ailleurs. 

Il s’agit de 4 salles sur Barabar, et 3 sur Nagarjuni, sachant que seulement 2 sont inachevées. Bien d’autres grottes existent en Inde – la plus célèbre étant probablement celle du Bouddha – mais aucune ne ressemble, tant par son aspect que par son travail, à celles dont nous allons parler. La chambre troglodyte de Sitamarhi, toujours dans l’état du Bihar, disposerait d’un poli de roche à la finition proche de celles que nous allons voir, mais ne l’ayant pas visitée, je ne peux me prononcer. Il y aurait également la grotte de Son Bhandar, ressemblant à la grotte inachevée de Barabar, et donc sans commune mesure au niveau de la précision et du polissage.

Roche appelée “dos de baleine” par les géologues.

Extrait du livre « History of Indian Architecture » by the late James Fergusson, regroupant « Indian Architecture » by James Burgess et « Eastern Architecture » by R. Phené Spiers, éditions LONDON JOHN MURRAY, Albemarle Street, W. 1910

Tout d’abord, ces grottes sont considérées comme les plus anciennes de l’Inde et auraient été réalisées entre le IIIème et le IIème siècle avant notre ère, soit il y a environ 2.300 ans, sous le règne du roi Ashoka et de ses suivants, si l’on se fie aux datations archéologiques qui se basent sur les inscriptions gravées à l’entrée de trois d’entre elles (voir : *Buddhist Archtecture, Le Huu Phuoc, 2009). À ceux qui se poseraient la question, il faut savoir qu’à moins de conditions très particulières, nous ne sommes pas encore capables de dater le moment où une roche a été manufacturée, et ces grottes ne dérogent pas à la règle. Pour l’instant, les techniques de datation évoluant rapidement, je ne doute pas qu’il sera un jour possible de le faire, ce qui aussi, je le pressens, risque d’entraîner bien des surprises.

Passons en revue ces grottes artificielles. Je vais employer les noms que l’on m’a donnés sur place, mais je me suis aperçu qu’ils peuvent varier d’un auteur à l’autre. Sur le site de Barabar, la première grotte que l’on découvre en arrivant est Karan Chopar. Puis de l’autre côté, c’est Sudama et Lomas Rishi, cette dernière étant inachevée et ornée à l’extérieur d’un proche de type bouddhiste. Ces trois grottes ont été réalisées dans ce que les géologues appellent donc « un dos de baleine », qui est une formation caractéristique de granite. À deux cent mètres environ de ces trois premières grottes, on y trouve la grotte Visva Zopri, dont seule l’entrée, relativement grande en proportion de la grotte, paraît achevée. Il est impossible de déterminer la taille qu’aurait eu la salle interne terminée. Et à deux kilomètres environ à vol d’oiseau de Barabar, sur le site de Nagarjuni, on trouve les grottes de Vapiyaka, de Gopika et de Vadathika.

Site de Barabar et de Nagarjuni, Inde.

Entrée de la grotte Karan Chopar, fermée par une grille coulissante (ouverte sur la photo).

Face des grottes Sudama et Lomas Rishi, elles aussi fermées par des grilles.

Entrée de la grotte Karan Chopar, fermée par une grille coulissante.

Pour vous donner une idée du travail accompli, le granite, dans lequel ces cavités polygonales ont été taillées, possède des duretés variables sur l’échelle de dureté de Mohs, relatives à ses 3 composants habituels : 2,0 à 4,0 (mica) ; 6,0 à 6,5 (feldspath) ; 7,0 (quartz), soit un peu au-delà de celle de l’acier trempé, qui s’émousse rapidement lorsqu’on l’utilise pour tailler ces roches. Après, tout est une question de proportions de ces espèces minérales distinctes, ce qui prévaut aussi pour la couleur générale de cette roche : « Cela influe aussi et bien évidemment sur les manières de travailler la matière première », comme nous l’a précédemment confié Érik Gonthier. 

Il est particulièrement difficile de rendre en photo l’intérieur de ces grottes à cause de l’obscurité qui y règne. Certaines, plus sombres que d’autres du fait du volume de leur ouverture et de leur orientation par rapport au soleil, donnent sur certaines images l’impression de se trouver face à une paroi de ciment presque rugueuse, car les cristaux de quartz transparents laissent voir la roche derrière, en « disparaissant » en quelque sorte des clichés. De plus, la déformation focale, faussant légèrement les perspectives, ne permet pas non plus de se rendre véritablement compte de l’extraordinaire précision du travail réalisé dans ces grottes, fierté de l’Inde – mais pourtant peu fréquentées par les touristes ou alors très superficiellement – ce qui me poussera à revenir ultérieurement avec un meilleur équipement d’analyse.

Les parois sont si « parfaites » – à nos sens – que la principale activité sera d’en analyser les quelques défauts – relatifs – démontrant qu’il s’agit d’un travail de précision exercé de mains d’hommes, la question restant alors de déterminer le genre d’outils employés pour arriver à un tel résultat. Précision concernant les photos qui vont suivre : dans des espaces aussi confinés, nous sommes obligés d’employer des angles relativement larges et même parfois jusqu’au grand angle, ce qui entraîne des déformations légères mais perceptibles des lignes.

Entrée de la grotte Karan Chopar. Le poli est abimé par endroits : par vandalisme – le pire étant peut-être ces inscriptions grossières motivées par l’orgueil -, et comme on l’aperçoit hélas ailleurs, par « desquamation », c’est à dire que la « peau du granite » se détache avec le temps.

Alex qui règle comme il peut son appareil dans ces conditions difficiles, tandis qu’Érik prend des relevés. Admirez la ligne de la voûte, ainsi que les surfaces. Une grosse fissure – la roche s’est craquée après la réalisation des grottes – est rebouchée par endroit avec une sorte de résine. Cette grotte est la seule à posséder un « autel », solidaire de la roche.

Autre axe de la grotte Karan Chopar. En amorce gauche, l’objectif de la caméra. Le sol a été considérablement dégradé – ne pas oublier que ces grottes sont âgées d’au moins 2.300 ans – mais cela ne change pas sa remarquable planéité, ce que nous verrons plus tard sur les scans 3D.

Vue de la grotte Sudama. On dirait presque que les parois sont dépolies, ce qui n’est pas le cas (la photo suivante montre la même face vue sous un autre angle). Notez le craquement présent également dans cette grotte et une tentative avortée de niche dans la paroi du fond.

Bien qu’ayant acquis des connaissances théoriques au fil des ans à force de me documenter, je ne suis en aucun cas un expert en taille de pierre et je m’en remets volontiers à ceux dont c’est le métier. Dans mon précédent film, j’avais fait appel à un tailleur de pierre moderne, ce qui m’avait été reproché au prétexte que les modernes, travaillant avec des outils modernes, ne connaissaient plus les techniques anciennes… J’ai donc opté pour l’interrogation d’un spécialiste de la taille de pierre « à l’ancienne ». Jean-Louis Boistel m’a d’ailleurs confié avoir – un seul jour en 40 ans de pratique – essayé les machines outils avant de les abandonner aussitôt. 

Sa méthode est donc sensiblement la même qu’à Barabar, bien qu’il utilise, à l’instar de presque tous les tailleurs de pierre contemporains, des burins et ciseaux renforcés sur leurs pointes avec du Carborundum (SiC), du carbure de tungstène (WC) ou d’autres alliages durs.

Coups de piques au plafond de la grotte inachevée Lomas Rishi.

L’œil d’un professionnel distingue aussitôt des détails que le profane n’imagine même pas : ainsi selon Jean-Louis Boistel, travailler avec des pics – comme le montrent les marques de la voûte de la grotte de Lomas Rishi – génère énormément de fines particules de poussière dont certaines, très fines – notamment de la silice – parviennent même à passer au-travers des mailles d’un tissu. Suspendues dans l’espace aérien de la salle, elles gênent considérablement non seulement la visibilité, mais également la respiration en devenant rapidement très toxiques pour les poumons en engendrant une maladie mortelle : la silicose.

Le second problème concerne la qualité des surfaces observées : non seulement les torches ne suffisent pas à permettre de réviser par reflet la belle qualité de poli, car il faut employer des lumières plus puissantes, mais en outre, les torchères consument beaucoup d’oxygène en empêchant de respirer dans cet univers trop confiné. Lorsque, sur de la pierre, Jean-Louis Boistel travaille en extérieur avec des pics, la poussière résiduelle le recouvre entièrement et l’oblige à boire beaucoup d’eau. Deux problèmes majeurs entrent donc dans la mise en place de tels chantiers :

  • d’une part il est nécessaire de bien éclairer les espaces de travail, ce qui pourrait éventuellement s’envisager avec un astucieux jeu de miroirs faits de métal poli, par exemple, 
  • puis de ventiler beaucoup, ce qui commence à devenir plus compliqué.

De toute évidence, face aux chefs-d’œuvre accomplis, nous sommes en présence d’ouvriers hautement qualifiés – probablement les meilleurs de leur temps – car ces prouesses, pour une raison inconnue, ne seront jamais égalées ou reproduites au cours des siècles suivants… ce qui pose à nouveau question.

Concernant le poli à l’aspect vitrifié, Jean-Louis Boistel et Érik Gonthier n’hésitent pas à comparer la finition de l’intérieur des grottes à un travail moderne, ce qui fait dire à ce dernier, dépité et avant de se reprendre :

« On croirait que ça a été fait au laser ». Réaction à chaud d’Érik Gonthier scrutant une paroi de Karan Chopar.

En effet, on se demande comment il a pu être possible de travailler aussi précisément sur des parois en plus inclinées d’à peine quelques degrés, sachant que cet angle doit rester constant d’un bout à l’autre de la salle. Ce travail de haute technicité aurait dû nécessiter « des milliers et des milliers d’heures ». Faisons ici une parenthèse. Je voyais Érik passer d’un bout à l’autre de la pièce avec son télémètre, l’air intrigué : inutile de lui parler dans ce cas, car pris dans ses réflexions, il n’écoute personne pour ne pas perdre le fil. Le laissant à ses cogitations, je retournais à mes prises de vue. Quand d’un coup, je le vois passer avec un fil à plomb, accessoire plutôt anachronique au milieu de nos télémètres et de notre rugosimètre, mais ô combien efficace pour qui sait le manier : les parois des grottes ne sont pas verticales, mais très légèrement inclinées de quelques degrés ! Et les pentes sont tenues et constantes… mais pourquoi donc se rajouter une telle difficulté ? La raison est simple, elle ne saute pas aux yeux, mais aux oreilles : l’inclinaison des parois entraine l’absence d’écho – ce qui n’est pas le cas dans la chambre haute de la Grande Pyramide que nous verrons plus tard – au profit de la résonance, ce qui se matérialise par un « retour » de sa propre voix, très amplifiée et reste une expérience unique à vivre… mais ceux qui me connaissent savent que je me méfie des impressions, surtout lorsqu’il faut impérativement se rendre sur place pour vérifier ce qui est dit, chose qui n’est pas à la portée de tout le monde, vu la situation géographique de ces grottes. Durant un petit moment, Érik s’est évertué à chercher les « noeuds sonores », par la géométrie mais également de manière empirique et les résultats sont assez déroutants lorsque l’on s’y place…

Pour Jean-Louis Boistel, un tel poli ne peut s’obtenir qu’en utilisant des polissoirs en pierre – méthode fréquemment employée – mais sous forme de poudres abrasives, à base de sable très fin mêlé à de l’eau, Érik Gonthier de compléter :  « ou encore comme chez les Papous Ormu et Sentani de la Nouvelle-Guinée du nord, avec des abrasifs issus de végétaux comme les infrabases de feuilles de palmier ; voire en France, de poudres de prêles ou de bambous calcinés ».

Soit. N’étant pas spécialiste de la taille de pierre, je ne peux que m’en remettre à leurs expertises, en constatant tout de même que l’on a été capable, il y a au moins 2.300 ans, d’atteindre un niveau de compétences ressemblant à s’y méprendre à celui de nos ouvrages modernes.

En observant les voûtes de ces grottes, je me suis également demandé comment il pouvait être possible de se protéger les yeux en travaillant. Quel matériau pouvait bien couvrir les visages et permettre de voir ? De nos jours, on emploie des masques de protection transparents ou des lunettes, mais à cette époque-ci, comment pouvait-on bien opérer ? De même, pour la suie produite par les torches, qui aurait due laisser des dépôts carbonés sur les parois et plafonds, comment ont-elles été évacuées ? Peut-être auront-ils utilisé ici un « mélange huileux ne produisant pas de suie », comme je l’ai déjà entendu de la bouche d’égyptologues au sujet de salles souterraines d’Égypte aux plafonds desquelles on ne voit aucune trace : « Homo sapiens étant le même partout sur la planète… », vous connaissez la suite.

Préoccupons-nous de la datation de ces grottes, qui repose sur les inscriptions gravées (voir Buddhist Architecture, Le Huu Phuoc, 2009 et la page wikipedia dédiée aux grottes de Barabar).

Inscriptions à l’entrée de la grotte Vadathika. Difficiles à photographier à cause de l’étroitesse des couloirs.

À l’entrée de la grotte Sudama, la plus complexe de toutes, on peut lire ceci* : « De par le roi Priyadarsin, en la douzième année de son règne, cette grotte de Banyans a été offerte aux Ajivikas », ce qui d’une part, vous en conviendrez, ne dit pas explicitement que la personne qui l’offre en est l’auteur et d’autre part, nous informe que la grotte était considérée comme terminée, car consacrée par ces inscriptions qui la dédie.

Une autre inscription, cette fois dans la grotte de Gopika, rapporte : « La grotte de Gopika, un refuge qui durera aussi longtemps que le soleil et la lune, a été creusée par Devanampiya Dasaratha lors de son élévation au trône, pour en faire un ermitage pour les Ajivikas les plus pieux », ce qui est déjà plus explicite, sachant que Dasaratha étant le petit fils du roi Ashoka. Mais on ne sait pas la date de cette gravure, ni de cette mention, et si ce qui est affirmé reflète bien la réalité.

Détail d’une inscription à l’entrée de Karan Chopar : le travail laisse vraiment à désirer. (©Jérôme Gadeyne)

Trois raisons me font douter que ces inscriptions soient contemporaines de la réalisation de ces grottes :

– la première réside en l’observation évidente de la qualité des motifs gravés, dont la finition laisse à désirer et contraste avec l’excellence du travail accompli dans les grottes, alors qu’une inscription de cette importance devrait au contraire être particulièrement bien soignée. Il est également évident que l’inscription a été réalisée postérieurement au poli – l’opération inverse aurait eu pour résultat un amollissement des arêtes des signes gravés – alors que par souci d’esthétique et de précision, ce dont témoigne la finition de ces grottes, l’inscription aurait dû être faite avant ;

– la deuxième est que l’excellence de cet accomplissement ne sera jamais plus atteinte ultérieurement, alors que bien d’autres grottes suivront sur le même concept de creusement, comme celle du complexe d’Ajanta, sans comparaison possible, datant du IIème au Ier siècle avant notre ère, soit environ 1 siècle après Barabar et Nagarjuni. Puis plus tard, celle de Son Bhandar, datée du IVème siècle de notre ère, et où l’on peut lire l’inscription suivante :

« Muni Vairadeva, le joyaux parmi les acaryas et de grande brillance, a fait faire ces deux grottes pour les ascétiques et dans lesquelles furent placées des images des arhats », le tout signé alors qu’elle paraît pourtant inachevée en regard de celles de Barabar. À cela s’ajoute le fait que d’autres inscriptions hindoues, datant des Vème et VIème siècles de notre ère, – soit plus de 800 ans après le règne du roi Ashoka – viennent se superposer aux autres dans les grottes de Nagarjuni.

– Enfin, la troisième est que le granite s’est par endroit littéralement « desquamé » à l’intérieur des grottes, c’est à dire que la « peau » polie du granite s’est écaillée jusqu’à tomber au sol, ce qui est un phénomène naturel plaidant pour une plus grande ancienneté de ces réalisations… ceci pourrait également être le résultat de feux allumés contre certaines parois, ce qui nécessite des analyses plus poussées pour le conclure.

Mais me demanderez-vous, envisager un tel travail il y a plus de 2.000 ans est déjà en soi suffisamment étonnant et dérangeant, alors pourquoi vouloir le reculer encore davantage dans le temps ?

Une fois de plus, je tente de raisonner logiquement : les inscriptions étant gravées sur les surfaces polies, c’est donc nécessairement qu’elles ont été effectuées après. Constatant qu’à peine un siècle plus tard, nous ne sommes déjà plus capables d’égaler ce travail, et pire, qu’il semble aller en se dégradant, nous nous trouvons à nouveau face à un problème d’anachronisme, faisant que ce qui est plus ancien est de meilleure facture que ce qui est plus récent. Il va bien falloir un jour trouver une explication à ceci.

Penchons-nous maintenant sur les grottes inachevées, qui vont peut-être nous permettre d’y voir un peu plus clair, car comme ne cessent de le répéter Érik Gonthier et Christopher Dunn, « ce sont les erreurs qui enseignent sur les méthodes ». Les erreurs enseignent, oui, mais il s’agit là d’une réflexion philosophique ô combien utile, qui sort du cadre de cette problématique, bien concrète, des procédés mis en oeuvre pour creuser d’énormes volumes de granite avec autant de précision. 

Dans cette énorme on a donc creusé une grotte sur la face nord, et deux sur la face sud.

Entrées de Sudama (à gauche) et de Lomas Richi (à droite), site de Barabar, Inde.

À gauche, la grotte Sudama est entièrement terminée à l’intérieur et l’entrée l’est visiblement aussi, puisqu’elle comporte une inscription qui la dédie. 

Entrée de Sudama.

À droite, Lomas Rishi possède un porche arrondi de type bouddhiste, correspondant à la période du Roi Ashoka et suivants, mais l’intérieur reste inachevé.

Il est étonnant de constater que les parois internes verticales sont surfacées sur 3 côtés, alors que la voûte, le sol et le dôme sont encore bruts, ce qui interroge sur la manière de procéder, car on s’attendrait à ce que la forme soit totalement dégrossie avant d’entamer la phase de polissage des parois, ce qui éviterait d’effectuer ce travail pour rien au cas où la forme puisse être « ratée ».

L’on ne comprend pas bien pourquoi la grotte achevée n’est pas celle ornée du porche, de toute évidence particulière, puisque c’est la seule à en posséder un, or, c’est le contraire.

Des trous, des enfoncements, pas d’angles vifs, Érik est formel, un porche désaxé de quelques degrés par rapport à la verticale : l’ouvrage n’a rien de comparable ! Mais l’on entend autour de nous que cette grotte inachevée permettrait d’expliquer en détail la logique de creusement, ce que l’on recherche désespérément. En observant le piètre résultat, c’est avec beaucoup de peine qu’on l’imagine pouvoir ressembler un jour à sa voisine Sudama.

Il ne s’agit là que d’une impression et je préfère m’en remettre à Érik Gonthier, qui après un temps d’observation, conclue catégoriquement que le travail est trop mal entamé pour aboutir au résultat espéré, notamment pour ce qui concerne la « lèvre » périphérique de la salle : « seule ligne droite horizontale et récurrente à toutes les cavités. Cette étonnante particularité technique, d’une considérable simplicité apparente, est pourtant compliquée à exécuter du fait de son positionnement entre haut du mur et plafond, car d’elle dépend tout le reste du travail de creusement et de mise en place des murs et des plafonds tant dans leur rectitude que dans leurs obliques ». Pour les uns, une fissure apparente de la roche, nettement visible au travers de la voûte grossière, expliquerait l’arrêt brutal du travail, à condition d’apporter la preuve que cette fissure soit bien apparue en plein chantier, ce qui n’a pas été le cas.

Un dénommé Gupta (information trouvée sur la page Wikipedia, fort instructive, dédiée aux grottes de Barabar, sans hélas plus de précision sur la qualification de ce « Gupta ») parle même d’une « interruption brutale des travaux suggérée par une absence de finition, même approximative, du sol, avec par exemple l’abandon en l’état de quelques picots de roches qui n’auraient nécessité que quelques minutes de burinage pour être enlevés afin d’obtenir un sol à peu près régulier », mais c’est là une déduction hâtive et fausse, car la réalité est en vérité un coup de pique malheureux et surtout de trop : comme me l’explique Érik : « Il faut savoir arrêter de piquer à temps, car un évidement, en négatif, c’est à dire inférieur à la surface de la paroi, crée un creux, aussi petit soit-il, suffisant pour réduire à néant le laborieux et pénible travail de surfaçage et de polissage lustré nécessaires pour arriver à ce stade, ce qui s’est hélas produit. L’éclat générant ce « négatif d’enlèvement » rend désormais l’ensemble du travail préalable irrattrapable. Ici, le polissage des trois parois est entièrement à reprendre sur près de 1,5 mm pour rattraper ce creux ! »

Un négatif d’enlèvement qui rend l’ensemble du travail irrattrapable : la grotte est ratée.

Une étonnante chronologie du travail, risquée, qui a échoué, ce qui serait certainement la raison de l’abandon du chantier en l’état. Comment nos tailleurs chevronnés auraient-ils pu commettre une erreur aussi grossière ?

Spéculant librement, il m’apparaît au contraire que cette grotte ressemble davantage à une tentative ratée, qui pourrait avoir été effectuée sur une grotte trouvée inachevée. Érik va plus loin « Ashoka aurait pu ordonner une modification globale d’une grotte totalement achevée, ne disposant pas de voûte, qui aurait été reprise pour en modifier certaines proportions en y ajoutant une voûte et une salle ronde. Ce travail proche de l’iconoclastie, aurait piètrement échoué, d’où la raison de murs parfaitement surfacés côtoyant de grossières parois brutes d’un âge postérieur… ce qui pourrait également expliquer les différents niveaux du sol, trop fortement incliné vers la sortie. Ses tailleurs, probablement trop pressés ou trop pressurés, n’auraient pas réussi à niveler et abaisser correctement ce sol anciennement entièrement poli ». 

Gagner du temps sur un objet de perfection n’est pas toujours aussi simple qu’il y paraît, pour la simple raison que la méthode de construction apparaît tellement hasardeuse qu’elle semble être l’œuvre de tailleurs naïfs et bien moins expérimentés que les auteurs des grottes achevées. On pourrait expliquer la présence d’un porche extérieur sculpté par la volonté du roi Ashoka d’une part de signer son œuvre et, d’autre part, de ne pas apparaître aux yeux de tous comme un simple récupérateur en ordonnant la modification d’une grotte existante.

Il s’agit bien évidemment là d’une pure spéculation. Si tout cela se tient en logique, il reste néanmoins à le démontrer in fine. Une étude poussée serait bien nécessaire afin de corroborer ces hypothèses chronologiques du travail et confirmer ou infirmer celle d’un réemploi. 

En promenant la caméra sur une paroi latérale de Sudama, je me suis rendu compte d’une chose, qu’on vérifiera plus tard, ensemble, avec le bon appareil de mesure : le parfait alignement des deux pans de la paroi interne, de part et d’autre de l’ouverture… et ce dans chaque grotte.

Le centre focal de l’objectif est décalé d’un à deux degrés, ce qui fait apparaître un fin trait de lumière dans l’ouverture,
mais quand on colle l’oeil contre la paroi, tout est très précisément aligné.

Ce qui donne l’impression que les parois ont d’abord été aplanies et polies, puis que les ouvertures ont été creusées. Ce qui est impossible, car c’est la seule entrée… elle a donc été creusée en premier. Il est bien plus difficile que ça n’en a l’air de parvenir à positionner ces deux pans – nécessairement sculptés séparément dans la roche – exactement sur un même plan. Réfléchissez donc à cela.

Passons aux mesures des surfaces des grottes achevées, à l’aide de notre rugosimètre, pour apprécier le degré de planéité des surfaces des parois.

Autrement dit, les mesures au rugosimètre affichent seulement quelques microns d’écart en moyenne : ces surfaces sont quasiment planes, comme une vitre, dont l’écart moyen se situe entre 0,001 et 0,002 micron ! 

Ces résultats époustouflants viennent confirmer cette impression de finition moderne, d’il y a plus de 2.000 ans. Pantois face à un tel prodige, à ma connaissance, jamais cela n’avait été atteint sur un monument autour de la planète en alliant planéité, angles, polissage comme ici à Barabar.

Continuant sur notre lancée, nous avons tenté de compléter les mesures au télémètre, appareil mesurant les distances à l’aide d’un faisceau laser, sachant que l’inclinaison légère des parois complique de beaucoup les saisies de mesure. En effet, si vous plaquez l’arrière de l’appareil sur une paroi, le faisceau pointe en toute logique plus bas sur la paroi d’en face. A priori, la tolérance de précision obtenue varie sur place entre 2 à 5 millimètres environ, ce qui, à la question des outils employés pour réaliser ces chefs-d’œuvre vient s’ajouter celle de la persistance de la précision. Car comment décemment envisager que les bâtisseurs de ces grottes aient pu atteindre un tel degré de précision sans disposer d’outils adéquats leur permettant, justement, d’atteindre, puis de vérifier cette précision ?

Mais à l’incompréhension concernant les moyens et les méthodes employés vient s’ajouter le problèmes des quelques défauts de polissage – en l’occurence sur les voûtes et plus précisément sur celle de Sudama -, qui montrent – la remarque paraîtra probablement plus que saugrenue à certains – que ces grottes ont bien été manufacturées « à la main » sans l’aide « d’un bras robotisé piloté par une machine » comme l’industrie moderne en possède.

Très légers défauts de polissage dans Sudama, ici accentués par la lumière, montrant de toute évidence un « travail manuel ».

Ce qui rend l’exigence de précision d’autant plus spectaculaire. Mais attention, quand je dis « à la main », c’est selon moi, en n’obligeant évidemment personne à entrer dans mon système de pensée, à l’aide d’outils portatifs puissants, au-delà des simples burins et marteaux, pouvant être alimentés par une source d’énergie.

Mais pourquoi diable autant de précision ? Un écart de quelques centimètres se verrait difficilement à l’œil nu et en pleine lumière ! De plus, toutes les grottes d’inspiration bouddhiste réalisées ultérieurement ne possèdent pas la même précision que ces cinq là, alors ? Qui dit bouddhisme, dit méditation, fonction ordinairement attribuée à ces grottes. Si tel est bien le cas, qu’on me pardonne ce trait d’ironie : il devait donc s’agir de méditation de précision.

C’est une simple photo sur Internet, découverte par hasard bien des années auparavant, qui m’a conduit aussi loin de chez moi, mais jamais je ne me serais imaginé découvrir de telles choses… c’est à regret que je quitte cet endroit, avec le sentiment que ces grottes ont davantage à nous apprendre, et qu’il faut absolument réfléchir, encore et encore, puis laisser décanter tout ce que nous avons photographié, filmé et vu. Mais dans ce cas, le rugosimètre ou le télémètre ne suffisent plus et il nous faut absolument du matériel encore plus performant. 

Je sens que nous avons à peine effleuré ces stupéfiantes grottes, perdues au milieu de nulle part et quasiment ignorées du reste du monde…

L’avenir confirmera mon intuition.

(extraits tirés du livre BAM, disponible ici)